LA PASSION DE LA POÉSIE

UN CHAPITRE À LA FOIS

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Maman

 

Ma petite maman, comme papa, venait d’une famille de pauvres. Son père était jardinier. Ma grand-mère maternelle avait donné naissance à 6 enfants. C'était un travail à plein temps.

Maman est issue d’une famille d’ouvriers, papa vient d’une famille de paysans modestes et je suis issue d’une famille de pauvres. Était-ce réalisable de briser ce cercle de pauvreté ? Victor Hugo avait écrit que l'unique moyen de sortir de la pauvreté est l'éducation. C’est tellement élémentaire à dire. Encore faut-il avoir accès à cette éducation ! Cette injustice me poursuivait.

 

Sa famille n'entrait pas fréquemment dans les conversations, mais elle la critiquait. Maman m’avait révélé ne ressentir aucun amour pour son père, sa mère, ses frères et sœurs.

Cette révélation m'avait effrayée.

Malgré tout, une sœur avait conquis son cœur. Sa mère l’obligeait à l’aider avec ses frères et sœurs. Cette tâche lui pesait.

Maman était l'aînée d’une fratrie de 6 enfants. Passant beaucoup de temps avec sa grand-mère paternelle, celle-ci lui avait dit que sa mère ne l’aimait pas. Mais c'était

une famille de dingues ? Une mère qui ne gratifie pas son enfant d'amour ? C'était inconcevable. La question ne m'était jamais venu à l'idée jusqu’à cette conversation avec maman. Est-ce véridique que sa mère ne l’aimait pas ? La grand-mère empoisonnait-elle le jeune cerveau d’une enfant ? Au cours de ces rares conversations, maman demeurait une énigme.

 

Bien qu'en tant que femme et mère, elle nous ait accordé de nombreux jours d'insanité, elle possédait naturellement des qualités. Maman était parfaitement honorable, travailleuse jusqu'au défaut. Est-ce correct ? Il me semble que oui. Maman aurait pu exécuter quelques travaux en plusieurs jours, mais si ce jour-là elle avait décidé de tout terminer, elle le ferait.

 

Nous demeurions dans une maison modeste qui était convenablement entretenue. Son armoire à linge était rangée d'une manière méticuleuse. Maman

conservait les documents sensibles dans des enveloppes inscrites. Chaque objet trouvait une place.

Mon frère et moi pensions qu'elle était capable de faire plus que d'être femme de ménage. Maman m'aidait dans mes maths. Les fautes d'orthographe n'existaient pas dans ses écrits, sans connaître les règles de grammaire. Par contre, elle possédait un vocabulaire limité. C'était tellement dommage ! Définitivement, maman n'appartenait pas à la catégorie des sottes personnes, malgré ses propos hors du commun. De temps à autre, mon frère et moi essayons de lui demander de se procurer un emploi, peut-être à l'usine. Maman répondait non. Travailler dans une usine semblait dégradant. Cependant, maman n'aimait pas se lever tôt. Elle comprenait que son caractère volatil n'était pas apprécié de tous. Bien que maman possédait des qualités indéniables, ces

crises de colère surpassaient tout le bien qu'elle nous prodiguait. La rage, les insultes blessaient profondément. Nous étions inaptes à gérer son comportement.

Un jour, maman et moi avions entretenu une conversation mère-fille. C'était un jour rare de paix et de tranquillité. Je lui avais demandé si, après avoir eu un garçon, elle était heureuse d'avoir une fille. Sa réponse, enthousiasmée, ne laissa aucun doute qu'elle fut ravie de ma naissance. Quelque temps plus tard, j’avais raconté notre conversation à papa qui fut outré.

- Elle en a du toupet de te dire qu’elle était contente de t’avoir. Elle m'a donné une vie d’enfer pendant 9 mois en me disant qu’elle ne voulait plus d’enfants.

 

L’explosion de fureur de papa me meurtrit. Ça ne lui arrivait pas fréquemment, mais ce jour-là, l'eau avait débordé du vase.

Progressivement, la raison de cette friction permanente entre maman et moi émergeait. Maman ne voulait plus d'enfants et mon arrivée dans ce monde fut à un moment inapproprié de sa vie : en pleine guerre. Ma situation n'était pas unique. Des

milliers d'enfants comme moi, en France et dans le monde, naissaient en pleine période de guerre. Est-ce que toutes les mères réagissaient comme maman ? Ces questions tournaient dans ma tête, mais pas pour très longtemps. Elles ne m’ont jamais empêché de dormir. Toutes ces pensées glissaient de mon esprit et rapidement, mes cours absorbaient mon temps.

Maman avait obtenu son CEP à 12 ans.

Le travail arriva très tôt pour maman, beaucoup trop tôt. C’est ainsi qu'elle avait fait la connaissance de papa. Un enfant était né entre mon frère et moi. Mes parents ont enduré la douleur de son décès à l'âge de 9 mois. Cette maman avait éprouvé une immense blessure dont la cicatrice ne s’est jamais refermée. Il avait une diarrhée, puis une bronchite et finalement une pneumonie l’avait emmené. D'après ce que j’avais pu comprendre, mes parents étaient dévastés. Mon frère aîné était âgé de 3 ans.

En 1939, les gens modestes ne menaient pas leurs enfants malades à l'hôpital. Un médecin est venu à la maison. Les antibiotiques n'existaient pas. Maman me raconta que chaque jour ses pensées étaient avec cet enfant disparu. Elle l’imaginait présent à notre table, à l’heure du dîner. Maman endurait cette souffrance tous les jours et n’en parlait jamais. Était-ce un réconfort de penser à lui, tous les jours ? Cette révélation m’avait bouleversée. Le désir de partager cette conversation avec papa et mon frère m'envahit. Je me suis tu. La peur de les attrister m'a poussée à me taire. Ces territoires défavorisés m'effrayaient.

 

J’avais aussi surpris une conversation d’une de mes tantes à une autre tante. Lorsque cet enfant est décédé, mes parents ont manifesté une attention particulière à mon frère. Il était gâté d’une manière hors normes pour l'époque. À dire vrai, mes parents ne lui refusaient rien. Ils disaient immanquablement, " oui". Mes tantes pensaient que cela présenterait des conséquences plus tard. On ne gâte pas un enfant de cette manière, avais-je entendu dire...

 

Mes parents avaient ainsi décidé que ce serait une famille de trois personnes : papa, maman et mon frère.

 

Mon frère n'était pas heureux de ma venue. Âgé de trois ans au moment du décès de son frère, sa présence était oubliée. À ma naissance, Dominique était âgé de 8 ans.

 

Mon intrusion dans la vie de mes parents et mon frère les avait bouleversés. Mon nom ne sera pas Désirée.

Maman ne manquait pas de me dénigrer :

- Tu n'es pas jolie, donc tu dois prendre un soin particulier à ton apparence.

  • Tu n'es pas intelligente, fait au moins l'impossible pour obtenir ton CAP. C'est le moins que tu puisses faire.

Maman m'a donné un seul compliment dans ma vie, un jour où j'avais amené un excellent carnet scolaire. Elle m'avait acheté une robe. Ce fut une déception considérable lorsque le mois suivant, mes notes avaient chuté.

Un jour où elle m’avait demandé d'accomplir une besogne.

- Ça te plaît, maman ?

Maman m’avait répondu comme d’habitude, d’un ton de commande.

- Si je ne te dis rien, c’est que c'est bien, sinon tu vas le savoir.

Naturellement !

Un jour, elle m'annonça que je ne devais en aucun cas devenir orgueilleuse. Maman détestait les orgueilleuses. Ses paroles acerbes me diminuaient, pour me faire comprendre que l’orgueil ne disposait d'aucune place dans notre vie. Je comprenais,

mais ses réflexions insultantes étaient beaucoup trop nombreuses et me paraissaient inutiles.

 

À dire vrai, maman n'accomplit pas ce qu'elle espérait. À chaque crise familiale, ma rébellion grandissait.

 

Naturellement, toutes ces pensées n'ont jamais été partagées avec maman.

Maman critiquait tout, n’importe quoi et n’importe qui. Elle n’acceptait pas les contradictions, de personne, encore moins de moi. Un jour, maman avait commencé à énumérer tout ce qui lui déplaisait. La liste était tellement fastidieuse, que je l’ai arrêté en lui disant :

- Tu devrais me dire ce que tu aimes, la conversation sera plus agréable. La journée s'était désastreusement terminée.

 

Ses rages incontrôlables nous désarmaient. La contrarier durant une

conversation amenait infailliblement une guerre.

 

Maman se mettait en colère pour une pensée qui lui était venue et qui ne lui plaisait pas. Papa mon frère et moi, n'étions en aucun cas concernés, cependant, nous devions endurer ses moments d'insanité. Nombreux étaient ces jours où elle était intolérable.

 

Un matin, elle entama une conversation au sujet de sa sœur, la seule qu’elle aimait. Maman vantait tout ce que sa sœur avait accompli d'extraordinaire dans sa vie.

Tous les jours, la même conversation revenait, et cela dura trois semaines. Et en conclusion, un matin, sa sœur s'était évanouie de ses pensées. 

Elle produisait la tempête et le temps ensoleillé dans nos vies, selon ses humeurs.

 

Les jours de rancœur, de colère, nous devions l'écouter. Il était prudent de se taire. Elle débitait des histoires qui ne nous intéressaient pas. Intervenir eut été le commencement d'une guerre. Cela pouvait durer quelques heures, quelques jours ou quelques semaines. Inévitablement, tout s'arrêtait et le calme revenait. Les jours de bonne humeur étaient merveilleux. Maman était enjouée, racontait des histoires du passé, des anecdotes. Elle riait, nous rions avec elle. C'était des jours de bonheur que nous chérissons et que nous vivions sans penser au lendemain. Bien sûr, il y avait des histoires que nous avions auparavant entendues. Cependant, nous ne révélions rien, de peur de briser ces moments d’euphorie.

 

Brutalement, sans raison apparente, le lendemain ou le jour même son humeur fracassante recommençait. L'humeur bienveillante s'était enfuie. Elle faisait place à une tornade violente. 

Ces sauts d'humeur nous paralysaient, papa, mon frère et moi. Il ne s'agissait pas d'une colère ordinaire.

Une maladie la possédait, rongeait son esprit.

Et quel était le nom de cette affliction ? Aucune de nos connaissances ne le savait.

Dans les années 50, personne ne disait que sa mère était mentalement instable. Ça ne se discutait pas. Les malades mentaux étaient enfermés et les autres étaient dehors.

 

Maman exigeait une embrassade chaque matin au lever et chaque fois qu’on sortait de la maison. Et il fallait recommencer lorsqu’on revenait. Une embrassade le soir aussi avant d’aller dormir. Au cours des années, cependant, mon frère lui avait dit qu'elle exagérait et qu’on pouvait se passer des embrassades lorsqu’on allait et venait. Les embrassades étaient en conséquence le matin et le soir. Il ne fallait pas les oublier sinon la guerre commençait.

 

 

Certains jours, maman était "ordinaire". Elle parlait des gens du village, mais sans ajouter de médisances. C'étaient des conversations banales, sans animosité, sans méchanceté. Ces moments de normalité étaient privilégiés. Je pensais sincèrement que nous pouvions nous transformer en une famille "comme les autres", de temps à autre. Ces jours étaient aussi inestimables que rares.

 

À mon immense chagrin, pas un mur, mais une forteresse s'était dressée entre maman et moi. Une forteresse que j'étais incapable de percer. De temps à autre, ces moments d'extrêmes gentillesses apparaissaient soudainement, sans raison apparente. Le ton affable, mielleux avait remplacé la violence des mots. C'était principalement le lendemain d’une de ces crises de colère. Maman voulait certainement se faire pardonner, mais elle ne le disait pas. Se sentait-elle coupable ? Personne ne le savait, mais je présumais que oui.  

 

 

La colère intérieure qui grondait en moi contre maman me donnait ce sentiment de culpabilité. Ce virus me dévorait. Cette fille épouvantable, qui ne chérissait pas sa mère comme une fille aimante le devrait, me déchirait. La culpabilité de mes sentiments empoisonnait les jours.

 

Je décidais ainsi de différencier maman de cette femme qui poussait des crises d’insanité. Maman n’allait jamais chez le médecin, prétendant n'être jamais malade.

En conséquence, ma conclusion était que je chérissais maman. Après tout, chaque être vivant ne possède qu'une seule maman.

 

Les jours épouvantables appartenaient à une dimension qui se trouvait au-delà de ma compréhension. Par contre, si elle avait été une autre personne que maman, je ne l’aurais pas aimée.

 



18/11/2021
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